Le mois où tout reverdit, sauf nous

Mai promet le recommencement. Pour beaucoup de travailleurs, il arrive surtout comme la facture silencieuse d'un hiver qu'on a traversé en faisant semblant d'aller bien.

Il est 7 h 40 un mardi de la mi-mai, et le stationnement de l'immeuble se remplit comme d'habitude. Le soleil est déjà haut, franc, presque insistant. Quelqu'un a laissé sa fenêtre de voiture ouverte; on entend une chanson, un rire au téléphone. L'air sent la pluie de la veille et l'asphalte qui sèche. Tout, dehors, donne l'ordre tacite d'être de bonne humeur.

À l'intérieur, une femme dans la quarantaine appelons-la Sophie, parce qu'elle existe sous mille prénoms dans mille bureaux  pose son café sur son bureau, allume son écran, et regarde par la fenêtre une longue seconde de trop. Le printemps lui fait du bien, dit-elle quand on lui demande. Et c'est vrai. Et c'est aussi, en même temps, complètement faux. Parce qu'au moment précis où le monde extérieur recommence à vivre, elle, elle se découvre étrangement vide. Comme si la lumière, en révélant la pièce, révélait aussi la poussière.

C'est le paradoxe de mai. On l'attend tout l'hiver comme une délivrance, et il arrive comme un miroir.

Le mois qui promet la renaissance

Mai a une réputation à tenir. C'est le mois des bourgeons, des terrasses qui rouvrent, des projets qu'on s'était promis de relancer « quand il fera beau ». Dans l'imaginaire collectif, c'est le moment où la vie reprend ses couleurs après la longue parenthèse grise. Les fenêtres s'ouvrent, les agendas se remplissent de soupers, de mariages, de fins de session, de tournois sportifs pour les enfants. Le calendrier social explose précisément quand on espérait souffler.

Et c'est là que le piège se referme doucement. Parce que la nature, elle, repart de zéro chaque printemps. Les arbres ne traînent pas la fatigue de l'année précédente; ils ne se souviennent pas de l'hiver. Nous, oui. Nous arrivons en mai avec tout le poids accumulé depuis janvier : les résolutions abandonnées en février, les sprints de mars, les budgets de fin de trimestre, les réorganisations qu'on nous a annoncées « pour rester compétitifs ». Le monde extérieur recommence. Nous, nous continuons.

Il y a quelque chose de profondément injuste dans ce décalage. La culture nous murmure qu'au printemps on devrait renaître, se sentir léger, plein d'élan. Et quand ce n'est pas le cas — quand on se sent au contraire au bout du rouleau au moment où tout reverdit , on en conclut que le problème, c'est nous. Que les autres, eux, y arrivent. Qu'on est en retard sur sa propre vie.

Ce sentiment de retard, on va y revenir. C'est l'une des émotions les plus toxiques et les plus silencieuses du travail moderne.

La fatigue qui ne se voyait pas

Pour comprendre mai, il faut remonter à janvier. Janvier est le mois des promesses : nouveaux objectifs, nouveaux tableaux de bord, nouvelle énergie. On démarre l'année comme on démarre un marathon en se croyant sur un cent mètre. Février entretient l'illusion de l'effort vertueux. Mars et avril, eux, encaissent : c'est souvent là que tombent les échéances, les fins d'année financière, les pics de production, les périodes de pointe.

Quand mai arrive, l'organisme a déjà donné quatre mois sans véritable pause. Pas une fatigue spectaculaire une fatigue de fond. Le genre qui ne vous envoie pas à l'hôpital, mais qui change subtilement la texture de vos journées. On dort, mais on ne récupère pas tout à fait. On rit, mais une seconde de moins qu'avant. On est compétent, on livre, on tient ses promesses  et pourtant on rentre le soir avec l'impression d'avoir grimpé une côte invisible.

Les spécialistes parlent de fatigue émotionnelle, l'une des trois dimensions classiques de l'épuisement professionnel décrites par la chercheuse Christina Maslach : l'épuisement, le cynisme, et la perte du sentiment d'accomplissement. Ce qui frappe, dans la première dimension, c'est qu'elle n'a rien de bruyant. La fatigue émotionnelle ne crie pas. Elle s'installe. Elle se manifeste par une lassitude diffuse face à des choses qui, six mois plus tôt, ne coûtaient rien : répondre à un courriel, animer une réunion, simuler l'enthousiasme pour une nouvelle initiative.

L'Organisation mondiale de la santé a reconnu l'épuisement professionnel comme un « phénomène lié au travail » caractérisé par un sentiment d'épuisement, une distance mentale accrue vis-à-vis de son emploi, et une efficacité professionnelle réduite. Ce n'est pas un diagnostic médical au sens strict, mais c'est une réalité de plus en plus documentée. Et au Québec comme ailleurs, les troubles de santé mentale figurent désormais parmi les premières causes d'absence prolongée au travail  devant bien des maux physiques qu'on prend pourtant plus au sérieux.

Le problème, c'est qu'une fatigue qui ne se voit pas ne se gère pas. On soigne ce qui saigne. On ignore ce qui s'effrite. 

Ceux qui avancent quand même

Le travailleur épuisé, dans l'imaginaire, c'est celui qui craque, qui s'absente, qui « ne fournit plus ». La réalité est presque toujours l'inverse. Les gens les plus épuisés que j'ai rencontrés en entreprise étaient aussi, souvent, les plus fiables. Ceux qui répondent encore aux messages à 21 h. Ceux qui ne disent jamais non. Ceux dont on dit, dans les réunions de direction, qu'ils sont « solides ».

Il existe un mot pour cela en anglais  presenteeism, le présentéisme  qui désigne le fait d'être physiquement au travail tout en étant fonctionnellement diminué : présent de corps, absent d'élan. C'est l'employé qui se traîne à son poste parce qu'il ne s'autorise pas à manquer, qui produit à 60 % en se persuadant qu'il est à 100 %, et dont la performance déclinante passe sous le radar parce que, après tout, il est là. Plusieurs analyses estiment que le présentéisme coûte aux organisations bien davantage que l'absentéisme précisément parce qu'il est invisible, qu'il ne déclenche aucun signal, aucune alarme, aucune conversation.

J'ai en tête un gestionnaire d'une PME manufacturière qui me décrivait son meilleur employé : ponctuel, généreux, jamais malade. Un jour, cet homme est arrivé, a posé ses clés, et a simplement dit qu'il ne pouvait plus. Pas de drame, pas de cri. Juste une phrase tranquille : « Je n'ai plus rien. » Le gestionnaire était sincèrement abasourdi. « Il n'a jamais rien laissé paraître », m'a-t-il dit. Et c'était exactement le problème. On avait construit toute une organisation autour de la fiabilité d'un homme qui s'épuisait en silence, et personne n'avait pensé à lui demander comment il allait  parce qu'il allait, justement, toujours bien.

Voilà la vérité inconfortable : les organisations apprennent à dépendre de la résilience des gens au lieu de protéger cette résilience. On confond la capacité d'endurance avec une autorisation de surcharge. Tant que ça tient, on tire dessus.

La performance comme religion silencieuse 

Il faut nommer ce qui presse sur les épaules de Sophie, et de tant d'autres. Ce n'est pas seulement la charge de travail. C'est une certaine idée de la performance qui s'est infiltrée partout, et qui a fini par devenir une morale.

Nous vivons dans une époque où la valeur d'une personne se mesure de plus en plus à sa productivité. Le vocabulaire en dit long : on « optimise » son temps, on « rentabilise » ses fins de semaine, on parle de « routines matinales » comme d'un programme d'entraînement spirituel. La frontière entre s'améliorer et se surveiller s'est effacée. Même le repos est devenu performatif  on se repose « stratégiquement » pour être « plus efficace lundi ». Le sociologue Hartmut Rosa décrit cette dynamique comme une accélération sociale : non seulement nous faisons les choses plus vite, mais le rythme auquel le monde change s'accélère plus vite que notre capacité à nous y adapter. Nous courons sur un tapis roulant dont quelqu'un, quelque part, augmente continuellement la vitesse.

Dans ce contexte, le télétravail a joué un rôle ambigu. Il a offert une liberté réelle moins de transport, plus de souplesse, la possibilité de mettre une brassée de lavage entre deux appels. Mais il a aussi dissous la frontière entre la vie et le travail au point qu'on ne sait plus toujours où finit l'un et où commence l'autre. Quand le bureau est dans la cuisine, on n'en sort jamais vraiment. La lumière de l'écran reste allumée dans un coin de la tête, même le dimanche soir. Beaucoup d'employés en télétravail décrivent une étrange culpabilité : celle de ne jamais en faire assez, parce qu'on ne les voit pas faire. Alors ils compensent. Ils répondent plus vite, restent connectés plus tard, prouvent leur présence par l'hyperdisponibilité.

Et puis il y a la comparaison permanente. Les fils d'actualité professionnels débordent de réussites : promotions, lancements, certifications, « humbled and grateful to announce ». Personne ne publie ses lundis vides, ses projets avortés, ses semaines où l'on a survécu sans briller. On se compare donc à un montage des meilleurs moments des autres, en jugeant sa propre vie depuis les coulisses. Le résultat est mathématiquement perdant. Et au printemps, quand tout le monde semble repartir de plus belle, ce décalage se creuse.

Pourquoi la lumière, parfois, fait mal

Il y a une croyance tenace selon laquelle le retour du soleil règle tout. C'est en partie vrai  la lumière a des effets réels sur l'humeur, le sommeil, l'énergie. Mais le printemps a aussi un visage plus sombre dont on parle rarement.

Les cliniciens observent depuis longtemps un phénomène contre-intuitif : certaines détresses psychologiques s'aggravent non pas au cœur de l'hiver, mais au moment où les jours s'allongent. Une hypothèse veut que l'hiver, en imposant un certain ralentissement collectif, offre une forme de permission à la lenteur. Tout le monde hiberne un peu; se sentir éteint est presque socialement acceptable. Le printemps retire cette permission. Soudain, tout autour de soi déborde d'énergie, et l'écart entre ce qu'on ressent et ce que le monde semble attendre devient insupportable. L'énergie revient parfois juste assez pour rendre la souffrance plus active, sans rendre la vie plus légère.

Il y a aussi le poids du bilan. Le printemps est une saison de comptes : la fin de l'année scolaire approche, les évaluations annuelles se profilent, on regarde les objectifs de janvier et on constate l'écart. La nature qui se renouvelle agit comme un rappel cruel elle recommence, et toi, où en es-tu? Ce « sentiment de retard » dont je parlais plus tôt atteint souvent son sommet au printemps. Retard sur ses ambitions, sur ses pairs, sur la personne qu'on s'était promis de devenir. C'est une anxiété particulière, car elle se déguise en motivation. On l'appelle « ambition », « exigence envers soi-même ». C'est souvent juste de la peur bien habillée.

Une employée me confiait un jour que le mois de mai était celui où elle se sentait « le plus en faute ». Pas triste, pas épuisée  en faute. Coupable de ne pas profiter, coupable de ne pas être à la hauteur du beau temps. Comme si le bonheur était devenu une autre tâche à accomplir, et qu'elle était en retard là-dessus aussi.

Ce que les organisations ne voient pas

Tout cela se déroule à bas bruit, sous la ligne de flottaison des indicateurs habituels. Une entreprise peut afficher d'excellents résultats trimestriels tout en abritant une fatigue collective qui prépare, lentement, sa prochaine vague de départs. Car la fatigue émotionnelle a une issue prévisible quand on l'ignore : les gens ne s'effondrent pas, ils s'en vont. Pas tous d'un coup. Un par un, dans le calme, avec un préavis poli et un sourire à leur pot de départ. Et l'organisation se demande, sincèrement, pourquoi elle n'arrive plus à retenir ses meilleurs éléments.

Ma philosophie de travail tient en une phrase que je répète depuis des années : ne rien faire est aussi une décision de gestion. On a tendance à croire que l'inaction est neutre. Elle ne l'est jamais. Quand un gestionnaire choisit de ne pas remarquer l'épuisement d'une équipe, il décide quelque chose. Quand une organisation choisit de ne pas réviser une charge de travail devenue déraisonnable, elle décide quelque chose. L'absence de geste est un geste. Et les employés, eux, lisent parfaitement ces silences. Ils savent reconnaître la différence entre un milieu qui les voit et un milieu qui les utilise.

Le piège classique, ici, c'est de répondre à un problème structurel par un geste symbolique. Une équipe au bord de l'épuisement n'a pas besoin d'une boîte de beignes le vendredi ni d'un atelier de respiration en pleine conscience à l'heure du dîner surtout si cet atelier empiète sur la seule pause qu'il leur reste. Ces gestes ne sont pas mauvais en soi. Ils deviennent insultants quand ils tiennent lieu de réponse à une surcharge réelle. On ne soigne pas une fracture avec un diachylon décoratif. La santé organisationnelle n'est pas une affaire de fruits frais à la cafétéria; c'est une affaire de charge de travail soutenable, de clarté des attentes, de droit de dire non, et de gestionnaires capables d'avoir des conversations vraies.

Vers une culture qui tient debout

Alors que faire? Pas une liste de trucs. Les vraies cultures organisationnelles saines ne se construisent pas avec des astuces, mais avec une attention sincère et soutenue. Voici plutôt quelques déplacements de regard.

Cesser de récompenser uniquement la surchauffe. Dans beaucoup de milieux, on célèbre celui qui répond la nuit, qui annule ses vacances pour un projet, qui « se donne corps et âme ». Ce faisant, on enseigne à toute l'équipe que la valeur se prouve par le sacrifice. Les organisations matures apprennent à valoriser autre chose : la capacité à livrer durablement, à protéger son énergie, à dire « je n'y arriverai pas dans ces délais » sans que ce soit perçu comme une faiblesse. Le courage de poser une limite devrait être aussi reconnu que l'héroïsme de la dépasser.

Faire de la question « comment vas-tu? » une vraie question. Pas la formule de couloir. Une question qui laisse de la place à une réponse compliquée. Le travail d'un bon gestionnaire, au fond, n'est pas si éloigné de celui d'un bon hôte : créer un espace où il devient possible de dire la vérité sans en payer le prix. Cela suppose d'écouter sans aussitôt vouloir régler, de tolérer le silence, de ne pas paniquer devant une fragilité. Beaucoup de détresses au travail ne demandent pas une solution. Elles demandent un témoin.

Rendre le repos légitime, pour de vrai. Une politique de vacances ne vaut rien si la culture punit ceux qui l'utilisent. Quand le patron envoie des courriels à 23 h, peu importe ce qu'il écrit dans la signature au sujet du « droit à la déconnexion »  le message réel, c'est l'heure d'envoi. La cohérence entre ce qu'on dit et ce qu'on incarne est la seule chose que les employés croient vraiment. On ne décrète pas une culture; on la démontre, geste après geste.

Regarder les bons indicateurs. Les tableaux de bord mesurent la production, rarement l'usure. Pourtant, certains signaux existent : le présentéisme, le silence dans les réunions qui étaient autrefois animées, la disparition des questions, l'extinction discrète de l'initiative. Une équipe épuisée ne se plaint pas toujours; souvent, elle se tait. Le calme n'est pas toujours la paix. Parfois, c'est de la résignation qui n'a plus l'énergie de se dire.

Accepter que la santé organisationnelle soit un travail, pas un projet. Il n'y a pas de moment où l'on a « réglé » le bien-être d'une équipe. C'est un entretien permanent, comme une maison qu'on habite. On ne rénove pas une fois pour toutes; on répare au fur et à mesure, on aère, on remarque les fissures avant qu'elles ne deviennent des effondrements. Les organisations qui traversent le mieux les saisons difficiles ne sont pas celles qui n'ont jamais de problèmes. Ce sont celles qui les voient tôt, et qui ont construit assez de confiance pour qu'on ose les nommer.

La permission qu’on n’ose pas se donner 

Il y a, dans tout cela, une dimension qui dépasse les politiques et les bonnes pratiques. Quelque chose de plus intime.

Beaucoup de gens portent en silence l'idée qu'ils n'ont pas le droit d'être fatigués. Pas vraiment. D'autres ont des vies plus dures, des emplois plus pénibles, des problèmes plus graves  alors de quoi se plaindraient-ils, eux, avec leur emploi de bureau, leur salaire correct, leur printemps ensoleillé? Cette hiérarchie de la souffrance, où l'on s'interdit sa propre fatigue parce que d'autres ont pire, est l'un des mécanismes les plus efficaces pour empêcher les gens de se soigner. La douleur ne se compare pas. Elle se traverse.

Le mois de mai, justement parce qu'il met en scène la renaissance, peut devenir l'occasion d'une honnêteté plus douce. Non pas « pourquoi je ne suis pas aussi rayonnant que cette saison? », mais « qu'est-ce que ces quatre derniers mois m'ont coûté, et que suis-je en train de faire pour m'en remettre? ». La nuance est immense. La première question accable. La seconde libère.

Le printemps comme invitation, pas comme injonction

Revenons à Sophie, à son café, à cette seconde de trop passée à regarder par la fenêtre. Ce qu'elle ressent n'est pas un échec. C'est un signal. Son corps et son esprit lui disent quelque chose que ses chiffres de performance ne diront jamais : j'ai donné, et je n'ai pas encore eu le temps de me remplir.

Le printemps n'a jamais demandé aux arbres de se forcer. Il ne leur a pas envoyé de courriel pour leur rappeler leurs objectifs trimestriels. Il a simplement créé les conditions  la lumière, la chaleur, le temps  et la vie est revenue d'elle-même, à son rythme, sans culpabilité. C'est peut-être là, finalement, la plus belle leçon que la saison offre aux organisations : on ne force pas une renaissance. On la rend possible.

Les meilleurs milieux de travail que je connaisse ne sont pas ceux qui exigent de leurs gens qu'ils fleurissent sur commande. Ce sont ceux qui créent les conditions pour que les gens puissent, quand ils sont prêts, retrouver leur élan. Qui comprennent qu'un humain n'est pas une ressource qu'on consomme, mais une présence qu'on cultive. Qui acceptent que le printemps d'une personne n'arrive pas toujours en mai.

Dehors, la lumière continue de monter. Les terrasses se remplissent, les rires reviennent, le monde recommence sans nous attendre. Et quelque part dans un bureau, une femme repose enfin sa tasse, prend une vraie respiration, et se dit  peut-être pour la première fois depuis janvier  qu'elle a le droit, elle aussi, de prendre le temps de reverdir.

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Avril en santé organisationnelle : quand le printemps débarque dans nos organisations avec ses promesses et ses illusions